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Algérie : Après trois décennies de marche forcée à l’économie capitaliste, une crise de recomposition du système politique.

samedi 5 septembre 2020 par Abdelatif Rebah

Une interview du camarade Abdelatif Rebah [1]

Question 1
Les événements en Algérie que l’on rassemble sous le nom de « Hirak » on fait l’objet d’un traitement médiatique important en France. Ils sont décrits, presque exclusivement, comme l’expression d’une révolte démocratique sur fond d’un mécontentement profond de la population et de la jeunesse qu’en est-il de ton point de vue ?

Les premiers manifestants, le 22 février 2019 à Alger, ont été les jeunes marginalisés issus des couches populaires défavorisées, qui n’ont pas tardé à populariser leurs complaintes de mal-vie, entonnées auparavant par eux-seuls, dans les stades, et par la suite, reprises par cœur par tout le Hirak. Les images de leurs foules enthousiastes, largement partagées sur les réseaux sociaux, ont contribué à faire sortir dans les rues de la plupart des villes du pays, les Algériens, par millions, pour les rejoindre et accroître la pression pour rejeter le 5ème mandat, et dans le même sens, dénoncer el ‘isaba de voleurs (le gang), accusée d’avoir pillé le pays et dilapidé durant 15 ans, 1000 milliards de dollars dans des projets improductifs et dans l’importation surfacturée de toutes sortes de produits de qualité douteuse, jusqu’aux gravats, sans produire un seul sou.

Le détonateur de ce mouvement lancé à l’origine par un appel anonyme, a été l’annonce, le 10 février 2019, au mépris du bon sens politique le plus élémentaire, d’un 5ème mandat pour le Chef de l’État, paralysé après un AVC en 2013 et qui ne s’est plus adressé au peuple depuis. Annonce qui a été vécue par les Algériens dans leur ensemble, comme une humiliation nationale.

Les jeunes et les moins jeunes des quartiers populaires ont saisi l’opportunité offerte par la guerre féroce de repartage du pouvoir que se livraient les différentes fractions civiles et militaires de la bourgeoisie au sein ou en dehors du pouvoir, en alliance avec les puissances étrangères, pour sortir par centaines de milliers et donner aux manifestations d’autres objectifs que le seul rejet du 5ème mandat, en dénonçant les dignitaires corrompus et corrupteurs, le pillage, les trahisons et autres méfaits du régime de Bouteflika et en exigeant le départ de tous les hommes du pouvoir.

Ces manifestations ont vu arriver dans leurs rangs, vendredi après vendredi, un afflux continu d’autres catégories de la société : commerçants, patrons, professions libérales, médecins, pharmaciens, professeurs d’université, avocats, juges, personnalités publiques, militants d’ONG, ligues des droits de l’homme, militants de partis politiques impliqués dans la bataille pour le repartage du pouvoir, tout un vaste arc social actif et agissant, en majorité d’obédience libérale.

Hantées, quant au fond, par la peur de classe de voir le mouvement populaire exploiter la brèche ouverte par la guerre de recomposition bourgeoise du système politique, pour déployer ses potentialités de transformation sociale révolutionnaire, les forces sociales du capitalisme qui ont fini par régenter l’orientation du hirak, pour que le mouvement populaire observe un strict profil bas de classe et qu’il commence d‘abord, par mettre en sourdine, ses propres revendications politiques et socio-démocratiques.

Pour ces forces sociales du capitalisme, agissant au sein du hirak, il est hors de question, en effet, que les couches populaires remettent en cause et dénoncent les choix capitalistes, imposées à l’Algérie depuis près de quatre décennies et véritables responsables de la grave crise actuelle.

Ainsi, les manifestations du 22 février, du 1er mars et du 8 mars à Alger ont montré le poids déterminant des masses populaires, par rapport à celui des couches moyennes libérales.
Le 22 février 2019, il n’y avait dans la rue à Alger, que les jeunes des quartiers populaires rejoints ensuite par les gens des mosquées, eux- aussi, issus des masses populaires.
Le 1er mars 2019, les couches moyennes libérales ont investi le mouvement pour tenter de l’orienter.
Le 8 mars 2019, les couches moyennes libérales ont été balayées par la vague populaire. Le 8 mars a été le premier tournant du hirak. La vague populaire maintiendra sa pression et ses revendications jusqu’aux arrestations qui ont suivi la démission de Bouteflika.

Fin avril-début mai et pendant le mois de mai, les masses populaires se retirent progressivement et laissent les couches moyennes libérales, animer un hirak 2ème version, en perte de poids.

Le hirak 2ème version dominée par les couches moyennes libérales a puisé dans les masses populaires sur la base régionaliste et religieuse (le berbéro-islamisme), mais il est resté déclinant jusqu’à sa fin le 13 mars 2020.
Depuis le vendredi 13 mars 2020, il n’y a plus aucune marche à Alger. Il y a eu des appels pour reprendre le hirak, mais non suivis. Cette extinction du hirak mérite réflexion, Comment un mouvement populaire dont on dit qu’il a mobilisé des millions d’Algériens (certains disent "tout le peuple") n’a pas su trouver des formes pour s’adapter aux contraintes de l’épidémie et poursuivre la lutte contre "le système" ?

La fermeture des mosquées, pour cause de coronavirus, décidée le 17 mars 2020, a privé le hirak à Alger de ses points de départs et de ses manifestants. Avec l’interdiction des marches et rassemblements, décidée également par le pouvoir le 17 mars 2020, la fermeture des mosquées a sonné la fin du hirak.

L’extinction du hirak éclaire sur sa consistance.

La bataille aujourd’hui se déroule autour des orientations que le pouvoir met en application. Sur ce terrain, les masses populaires, dont la classe ouvrière, ne semblent pas suffisamment fortes (faiblesse ou absence d’organisations, politique et syndicale) par rapport aux couches moyennes libérales qui disposent de relais médiatiques et à différents niveaux des appareils du pouvoir, pour exercer leur influence.

2. Les racines de cette crise politique ne sont-elles pas à rechercher dans le cours économique pris par l’Algérie au cours de ces dernières décennies ?

Après trois décennies de marche forcée au « basculement » à l’économie capitaliste, l’Algérie est entrée dans une crise de recomposition du système politique. Cette crise est la résultante du processus de quatre décennies de restructurations libérales qui a mis l’État au service de la transition/basculement à l’ordre capitaliste et qui a non seulement imprimé la forme institutionnelle et politique actuelle du régime, mais aussi et surtout modelé son contenu socio-économique et affermi sa base sociale.

Le changement de cap inauguré sous Chadli Bendjedid, à la fin des années 1970, a plombé le développement national dans le surplace plus de trois décennies durant. L’impasse des choix de classe libéraux s’est traduite et confirmée dans un triple constat : la panne du développement, l’accentuation de la dépendance externe et le creusement des déséquilibres sociaux et territoriaux.

Cette voie conçue comme substitut à celle de développement national de la décennie 1970, s’est soldée par un fiasco sur toute la ligne, dont les manifestations caractéristiques sont :

  • -L’échec du triptyque libéral : libre échange-privatisation-IDE
    L’échec du triptyque : libre échange-privatisation-IDE, qui en constitue la clé de voute, est patent. Le libre échange a été une opération à pure perte pour l’économie algérienne ; pour ce qui est des IDE, le capital étranger n’a d’yeux que pour l’or noir. Quant au capital algérien, investisseur, preneur de risques, vecteur d’innovation, il est inexistant.
  • -La panne du développement :
    Une conjoncture pétrolière qui a évolué favorablement, 1000 milliards de dollars de recettes devises pour ces vingt dernières années,, mais qui n’a engendré aucune dynamique réelle de l’économie algérienne
  • -La crise du secteur-clé des hydrocarbures
    Le secteur économique prédominant qui constitue la base du pouvoir de l’État, celui qui lui confère la souveraineté et l’autonomie de décision, est confronté à une crise de sa capacité compétitive à l’extérieur et à une perte d’hégémonie économique et sociale à l’intérieur
  • -Une économie, sans consistance productive, dominée par l’informel
    C’est une économie désarticulée, comme en atteste, entre autres, le développement fulgurant du secteur informel. C’est une économie dominée, quasi totalement dépendante à l’égard de l’extérieur, en matière d’approvisionnements et de technologie.
  • -Une structure sociale marquée par des inégalités croissantes
    Le ‘’basculement à l’économie de marché’’ a bouleversé la structure sociale algérienne. Aujourd’hui, ce qui structure la réalité sociale, c’est la dynamique des inégalités croissantes qui séparent le haut et le bas des revenus, des inégalités de patrimoine, biens fonciers ou immobiliers, produits financiers, ressources en devises, des inégalités en termes de mobilité internationale et de statut citoyen y afférent, des inégalités de statut d’emploi, permanents, occasionnels, chômeurs. À la montée impressionnante des couches sociales liées aux libéralisations, employeurs, professions libérales, élites mondialisées, répond la prolifération de l’informel de survie et la précarisation croissante des couches sociales liées au salariat avec l’extension de la pauvreté, la généralisation du phénomène des émeutes des quartiers trop délaissés et des harragas.

3. Quelles sont les forces sociales qui s’affrontent et quels sont leurs objectifs ?

La crise politique couvait, depuis plusieurs années, sur les braises des déchirements du sérail, déjà avant avril 2014, puis exacerbés, avant avril 2019, par les problèmes de succession à un président, reconnu notoirement inapte à exercer la fonction de président de la république, depuis 2013.

Au cœur de cette crise, la question de la redistribution du pouvoir politique et économique entre différents groupes d’intérêts civils et militaires rivaux.
L’enjeu central de cette guerre de succession est de garantir l’inscription dans l’ordre sociopolitique, des intérêts contradictoires de toutes les couches possédantes qui ont émergé et ont acquis un poids dominant, croissant dans la décision économique à la faveur de trois décennies de restructurations libérales.

Les politiques de démantèlement des acquis du développement national et les restructurations libérales consécutives ont agi, en effet, comme moteur « silencieux » de recompositions sociales en profondeur, de redistribution des intérêts et des pouvoirs. Elles ont renforcé les positions du capital dans la décision économique, les profits des couches affairistes, conforté les privilèges mal acquis et les agissements des prédateurs de l’économie nationale.

Les processus de différenciations sociales que ces réformes ont stimulés crescendo depuis le début des années 1980, ont impulsé la montée d’un groupe d’acteurs du capitalisme, candidats concurrents, fébriles et pressés, à la reconfiguration des rapports de pouvoir et à la monopolisation du pouvoir politique : les patrons du secteur privé, les entrepreneurs de l’économie parallèle, les groupes d’entrepreneurs issus de la conversion des élites économiques du secteur d’État et des élites politiques de la nomenklatura enrichie grâce à la transformation des rapports de propriété dans l’agriculture, aux privatisations, aux cessions, ventes de biens publics, à la libéralisation du marché foncier et immobilier, les élites mondialisées, les couches issues de l’embourgeoisement de la bureaucratie politico-administrative et des élites militaires.

Et, comme le faisait remarquer, pertinemment, l’économiste Abdelatif Benachenhou, « On ne voit pas par quel miracle, une bourgeoisie peut en même temps augmenter son pouvoir économique en acceptant d’être exclue du pouvoir politique. » !( Abdelatif Benachenhou, Planification et développement en Algérie, 1962-1980. SNED 1980)

Les couches moyennes, également, grands gagnants des libéralisations et qui aspirent à rejoindre le train de la mondialisation « heureuse », attendent instamment la redistribution des cartes qui les propulsera au rang d’acteurs politiques de premier plan.

Partie prenante, à part entière, également, dans ces affrontements feutrés puis ouverts et violents, au sommet du pouvoir, « l’overclass » qui dicte dans l’ombre les conditions d’entrée dans la politique et celles de son exercice. Inscrite en tant qu’acteur social majeur dans les processus de domination des rapports sociaux par l’argent, qu’elle organise et supervise, d’abord, à son profit, cette institution n’est pas un acteur politique au dessus de la mêlée, incolore socialement et inodore idéologiquement. Rouage-clé dans le dispositif d’allocation et de contrôle des ressources, elle n’entend pas abdiquer de son rôle de faiseur de rois.

En ligne de mire, l’émancipation de « l’autoritarisme rentier » ; en termes décodés, l’assujettissement total des institutions de l’État en tant que distributeur unique des capitaux issus de la rente pétrolière. L’enjeu décisif de la conquête des positions dans les centres de commande du pouvoir polarise les stratégies de tous ces protagonistes. Ce sont les positions acquises dans les sphères de la décision politique qui commandent hiérarchies de revenus et hiérarchies sociales.

La scène de la crise politique est dominée quasi exclusivement par les revendications axées sur la remise en cause de l’ordre politique d’Abdelaziz Bouteflika. Ordre dont les viles pratiques mafieuses et prédatrices, vilipendées par le hirak, sont soigneusement et systématiquement dissociées de leur fondement structurel, l’ordre économique et social qui les a sécrétées et nourries et les choix doctrinaux qui les ont légitimées. En termes plus clairs, à l’ordre du jour, la seule et exclusive question du repartage du pouvoir, une problématique de dévolution du pouvoir.

En œuvrant intensivement à l’extension de la sphère du capital privé algérien et étranger et à l’ascension de forces sociales, certes encore composites, mais toutes mues par la logique d’intérêt uniforme et unifiante du capital, les politiques d’ouverture libérale engagées depuis le début des années 1980 ont engendré un processus de mûrissement des conditions socio-économiques d’une recomposition des bases sociales du régime, en attente, à présent, du scénario de redéploiement politique correspondant.

La crise actuelle est l’expression de l’exacerbation des contradictions entre l’étape avancée, bien qu’encore largement inaccomplie, de recomposition de la base socio-économique du régime et le retard de phase qu’accuse le processus de mûrissement, bien évidemment décisif, de ses conditions institutionnelles et politiques.

L’objectif qui doit exprimer le sens du changement institutionnel adéquat à cette visée de redistribution du pouvoir, est le régime du droit et de l’État de droit, avec des pouvoirs séparés et équilibrés et le respect des libertés individuelles et collectives.

4. L’Algérie, pas plus que les autres nations, ne vit hors du système capitaliste dans sa formation impérialiste quelles en sont les aspects dominants en ce qui concerne l’Algérie ?

L’Algérie est une périphérie subordonnée du capital globalisé, surdéterminée économiquement, confiné dans le rôle, sans perspective de dépassement qualitatif, de pourvoyeur passif d’énergie et de marché solvable et rentable, elle ne peut servir qu’à renforcer l’accumulation dans le Centre.

Le capital multinational américain et européen n’est pas un spectateur passif et non concerné de cette crise politique et de ses recompositions « internes ». Après une longue période de stop and go fructueuse, qui lui a permis d’asseoir sa main mise sur le marché national, des profits pétroliers garantis mais aussi l’influence et le poids politiques et idéologiques grandissants qui en résultent, le temps est jugé propice par le capital multinational, pris dans une crise structurelle sans issue visible, de précipiter la relève afin d’asseoir une domination sans entraves sur la région et sur les richesses du pays.

Entre la tentation du passage en force et celle d’attendre patiemment de cueillir un fruit mûri et préparé depuis de longues années, l’heure du choix est précipitée par les avancées enregistrées par les rivaux émergents, la Chine, notamment et son gigantesque projet de « Route de la soie ». Se projettent, en effet, sur cette guerre de succession, en la surdéterminant, les affrontements et rivalités des grandes puissances occidentales et des puissances émergentes pour le repartage et le contrôle des territoires, des richesses énergétiques et minières, des marchés et des voies d’approvisionnement.

L’Algérie, de par ses richesses énergétiques et minières et sa position géostratégique dans la région, se trouve placée dans la ligne de mire de la stratégie impérialiste globale de reconquête néocoloniale par le démantèlement des acquis nationaux arrachés par les luttes du mouvement de libération nationale des peuples.

On sait que la situation internationale reste marquée par l’aggravation des menées agressives de l’impérialisme visant à asseoir son contrôle sur les richesses des pays de la région et la mise au pas de leurs peuples. La Méditerranée orientale et l’Afrique du Nord sont au cœur de cette guerre internationale où la Turquie membre agressif de l’OTAN ne cache pas ses visées sur les ressources de la Libye et déploie des pressions considérables pour entraîner notre pays et la région dans la réalisation de ses plans expansionnistes.

5. Quelle est l’état, l’organisation et l’orientation des forces sociales et tout particulièrement de la classe ouvrière, des travailleurs, des artisans et de la paysannerie ?

Trois décennies de « basculement » à l’économie capitaliste ont abouti au déclassement des secteurs productifs, le secteur industriel, en particulier, au profit d’une économie de bazar basée sur l’importation et dominée par l’informel, à la liquidation de centaines d’entreprises publiques, au licenciement de centaines de milliers de travailleurs, à l’abandon de l’approvisionnement du marché national en biens de consommation aux lobbies de la rapine et de la prédation avec le soutien bienveillant et intéressé de nos "partenaires" occidentaux, à la précarisation de larges couches de la population et surtout d’une majorité de la jeunesse, avec une population d’occupés formée aux trois-quarts d’occasionnels, des cohortes de diplômé(e)s du supérieur sans débouchés dignes de ce nom.

La vaste majorité des travailleurs est aujourd’hui plus que jamais dispersée dans l’économie urbaine informelle. Les couches sociales démunies, exploitées, humiliées, réduites au sauve qui peut, dont le nombre augmente de façon exponentielle au fur et à mesure de l’application des réformes, sans travail ni autres moyen de subsistance se sont, par instinct de survie, intégrées dans les perspectives chimériques que leur offre le marché parallèle dirigé par les barons de l’importation.

Les jeunes qui n’ont pas cette possibilité se débrouillent chacun selon ses moyens, vendeurs à la sauvette, parkingueurs, dealers de drogue etc… Le gain facile les rapproche de manière dangereuse des milieux mafieux et les prédestine à renforcer, par intérêt ou par caporalisation, les compagnies de baltaguiats qui sont sous les ordres des différentes forces bourgeoises régnantes.

Les femmes des couches populaires travaillent dans les ateliers du capitalisme de bazar, confinés et sans aération, pour des salaires de misère, dans des conditions d’hygiène et de sécurité dignes du moyen-âge victime de la hogra (arbitraire) patronale, sans protection sociale, dépourvues d’organisations syndicales pour défendre leurs droits légitimes et leur dignité de travailleuses le plus gros .

Ce sont les couches populaires qui subissent le plus durement les retombées économiques et sociales de la pandémie et du confinement. Pertes d’emploi, de revenus, précarité accrue, arbitraire patronal…

Les centaines de milliers de paysans, anciens attributaires des terres agricoles nationalisées en 1971, sont devenus, après leur dénationalisation et leur cession à leurs anciens détenteurs, ouvriers agricoles ou métayers sur leurs propres terres, exploités et sous-payés ; certains ont quitté l’agriculture pour vendre leur force de travail dans d’autres secteurs (bâtiments, travaux publics).

Les paysans sans terres sont ainsi retombés dans la misère d’autrefois et ont repris le chemin de l’errance vers les bidonvilles aux alentours des villes.
Le mouvement populaire porte le poids et les limites politiques et idéologiques des nouvelles conditions socio-économiques instaurées par les choix de classe capitalistes à l’œuvre depuis plus de trois décennies, et qui opèrent comme des facteurs de dispersion, de diversion clanique et/ou identitaire et de démobilisation sociale et politique.

Les metteurs en selle de l’ordre sociopolitique et socio-économique libéral ont opéré d’une main de fer durant plus d’un quart de siècle. Ceci est la conséquence des décennies de quadrillage et de verrouillage du champ politique et syndical, d’étouffement/répression des mouvements sociaux et de musèlement systématique de l’expression démocratique. Pendant que les processus mafieux d’accumulation accélérée (foncier, immobilier, importations, accès aux crédits…) se déchaînaient à bride abattue, les organisations syndicales des travailleurs comme celles des étudiants ou les associations de défense des droits démocratiques des femmes sont mises au pas, sans merci et transformées en organismes fantoches-caisses de résonance des appareils du pouvoir, ou en coquilles vides.

Un multipartisme de façade, à base religieuse, régionale, clanique, linguistique..., sans pluralisme politique ni idéologique réel, fait figure de scène politique.
En même temps, l’exacerbation des sentiments identitaires, transclassistes attisés à la fois, par le pouvoir et l’opposition libérale opère une oblitération de sens totale des luttes politiques, sociales, démocratiques et agit comme puissant facteur de diversion et de division de la population laborieuse.

La masse des travailleurs peine à marquer le territoire de ses luttes sociales légitimes.

Gangrené pratiquement à tous ses niveaux, par des sections non représentatives, le syndicat UGTA a adhéré au programme d’ajustement structurel imposé par le FMI (1994-1998) et aux privatisations qui l’ont suivi. Il a proposé, lors de la tripartite de 2005, la révision de la législation du travail pour « mieux insérer l’Algérie dans l’économie de marché », entraînant la remise en cause des protections des travailleurs en vigueur.

C’est encore, l’UGTA qui a demandé la suppression de la retraite sans condition d’âge et qui a soutenu la dernière tentative de dilapidation du secteur public et des ressources collectives de la nation à travers le partenariat public privé. L’UGTA est absente des luttes sociales menées par les travailleurs auxquels elle a tourné le dos suite à son alliance stratégique avec le patronat qui ne respecte ni le droit syndical, ni celui de la sécurité sociale et rarement le SNMG.

Privés d’un véritable syndicat de classe et de l’instrument de lutte révolutionnaire, les travailleurs et les couches populaires qui ont constitué la principale force du hirak, n’ont pas pu émerger en tant que force de classe organisée et indépendante, capable de défendre ses propres aspirations démocratiques et ses revendications socio-économiques. Le prolétariat algérien est marqué par une grande dispersion entre formel et informel, entre secteur privé, fonction publique et secteur public, entre urbain et rural ; ensuite, il est fortement influencé et diffracté par les idéologies identitaires islamistes et/ou berbéristes, dominantes.

Il s’est vu contraint de mettre en sourdine ses propres revendications socio-démocratiques et, en définitive, accepter de s’inscrire dans l’agenda politique de la coalition libéralo-réactionnaire qui régente le hirak, à présent.

Malgré ce rapport de forces défavorable, les mouvements de protestation des travailleurs n’ont pas cessé depuis le début de l’année 2020 dans différentes régions du pays sans que les syndicats et les institutions de l’état n’interviennent, pour dénoncer la dégradation de leurs conditions de vie et de travail. Il s’agit notamment des travailleurs d’un parc sous douane à Khenechela, de ceux du complexe touristique de Sidi Fredj( licenciement de 98 travailleurs), de la maïserie de Tafna, de l’entreprise FERTIAL/asmidal (licenciement de 160 travailleurs) , du secteur de la santé de Béchar, démissions collectives de 150 travailleurs(ses), des travailleurs de Annaba , du groupe céréales de Sig , de la cimenterie de Meftah soutenus par les autre unités de Sour-El-Ghozlane et de Chlef , des travailleurs de nettoyage de Ain Defla et d’Oran, de Construb-Est (licenciement de 60 travailleurs et la liste est encore longue).

6. Où en est le mouvement communiste en Algérie ?

Le mouvement communiste en Algérie n’a pas échappé aux conséquences politiques et idéologiques désastreuses de la victoire de la contre-révolution capitaliste en URSS et dans le camp socialiste et de la montée consécutive des forces liquidatrices et opportunistes.

En Algérie, l’option socialiste adoptée à l’issue d’une longue guerre populaire de libération nationale a été abandonnée et ses partisans et notamment, les courants se réclamant du marxisme ont subi une grave défaite. En décembre 1990, le 1er congrès du PAGS tenu dans la légalité, optait pour « une variante moderne et démocratique du développement capitaliste ». Nombre d’entre ses ex-militants, convertis de l’utopie socialiste à l’utopie libérale et sans doute reconvertis, en fait, à des convictions antérieures refoulées, hérauts à présent, du capitalisme, version socio-libérale, vont troquer la ligne de démarcation fondamentale exploiteurs/exploités pour celle opposant l’Algérie moderne à « l’Algérie archaïque ».

En janvier 1993, le courant liquidationniste organise un congrès qui prononce la dissolution du PAGS pour le remplacer par un mouvement Ettahadi dont le but stratégique de la lutte n’était plus le socialisme mais l’avènement d’un capitalisme moderne. Dans les années 1990, la moitié des membres de la direction du PAGS, dont l’ex premier secrétaire, s’installera définitivement, à l’étranger, en France en particulier. Certains de ses anciens militants regroupés, sous le nom de PADS (Parti Algérien pour la Démocratie et le Socialisme), vont tenter de prolonger ses traditions de lutte, sans réelle audience dans le pays, toutefois.

7. Quelles sont ses perspectives d’organisation et de développement ?

Nous vivons un contexte de reflux des forces acquises au développement national affranchi de l’exploitation impérialiste et au progrès social, où les masses populaires n’entrevoient pas encore dans la lutte consciente et organisée, les perspectives véritables de changement de leur situation désespérante.

Un contexte qui rend plus que jamais urgente et nécessaire, l’existence du parti qui fait de cette lutte sa raison de vivre et d’exister.
Le prolétariat ne peut s’affranchir de l’emprise idéologique et politique de classe et briser les chaînes de la domination qui l’empêchent de mettre en mouvement sa formidable force émancipatrice, sans s’attaquer aux racines de l’exploitation, de la misère, de la hogra, de l’injustice, de l’obscurantisme, de l’ignorance.
Le capitalisme !

Il est, évidemment, vain et illusoire de croire que le prolétariat puisse entreprendre et réaliser une tâche historique de telles ampleur et envergure, visant l’abolition de l’exploitation capitaliste et la libération sociale des exploités et des humiliés, sans qu’il se donne l’instrument politique, un parti qui s’ancre dans les bases sociales de cette transformation révolutionnaire.

Plusieurs initiatives, (groupes communiste organisés sous des dénominations diverses, PADS, PCA, Voie communiste) se sont fait jour pour redonner sa place et son rôle au mouvement communiste en Algérie, sans parvenir, pour le moment, à aller au-délà de l’existence de sites et à asseoir leur ancrage dans les luttes sociales et démocratiques, sur le sol national.

Les perspectives d’organisation et de développement du mouvement communiste en Algérie sont étroitement liées à celles des luttes ouvrières, des jeunes et des femmes des couches populaires contre l’exploitation capitaliste, pour leurs droits démocratiques et sociaux, contre l’ordre social libéral, parasitaire et prédateur et pour le retour à une politique de développement national autonome, populaire et de progrès social, contre l’impérialisme. .


Voir en ligne : https://www.sitecommunistes.org/ind...


[1Abdelatif Rebah est économiste de formation, auteur de nombreux écrits et ouvrages sur l’économie algérienne. Ancien militant du PCA, du PAGS et de l’UNEA, il milite actuellement pour la reconstruction du mouvement ouvrier et communiste algérien.

   

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