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Le mythe (écorné) de l’« homme bleu »

vendredi 21 janvier 2022 par Rémi Carayol

Façonnée durant la conquête coloniale, la légende des Touaregs, essentialisés en « valeureux combattants du désert », est restée gravée dans la mémoire de l’armée française. Même après les indépendances, les militaires et les agents secrets, souvent fascinés, n’ont jamais rompu les liens avec eux. Ils les ont réactivés quand la France en a eu besoin ces dernières années, en Libye et au Mali.

Nous sommes en juin 2015, au cœur du quartier général de la force Barkhane situé dans l’enceinte de l’aéroport de N’Djamena. Depuis quelques minutes, un officier en fin de mission s’épanche, sous couvert d’anonymat, sur ce qu’il a vu, vécu et appris depuis qu’il est arrivé au Tchad.
Ce qui l’a peut-être le plus marqué, dit-il, c’est le courage des soldats tchadiens qui se battent aux côtés des Français au nord du Mali. « Leurs modes opératoires n’ont rien à voir avec ce que nous apprenons dans nos écoles, admet-il. Mais ils s’adaptent au terrain, et de quelle manière ! On a longtemps vanté les valeureux combattants touaregs. Mais les Tchadiens, c’est autre chose ! »

Il n’est alors pas le premier à l’admettre : le mythe de « l’homme bleu » représenté en redoutable guerrier du désert sur qui l’on peut compter une fois qu’il a été soumis, qui a été façonné à l’époque de la conquête coloniale du Sahara et qui a traversé le XXe siècle dans les rangs de l’armée française – et plus particulièrement chez les officiers supérieurs –, a pris un coup de vieux ces dernières années.

Il avait pourtant tenu bon pendant plusieurs décennies. Lorsque la France entre en guerre au Mali en janvier 2013, il est toujours bien vivace et semble même influencer certains des choix tactiques opérés sur le terrain. Les militaires et les agents du renseignement estiment qu’ils devront s’appuyer sur certains des combattants touaregs, qu’ils croient pouvoir contrôler, pour traquer les djihadistes et récupérer les otages français détenus par Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi).
Certains en parlent comme des « alliés » et ne cachent pas la fascination qu’ils suscitent. En privé, ils les décrivent comme des « combattants aguerris », des « hommes de valeur » au « regard pur », qui inspirent le « respect » [1].

Ces stéréotypes remontent au siècle précédent, quand, une fois conquis, les Touaregs ont été contraints de collaborer avec l’occupant français. Comme tout mythe, il a été déformé avec le temps et s’est petit à petit éloigné de la réalité, faisant oublier que durant les premières années de la conquête coloniale, la répression des Touaregs, qui ont longtemps résisté aux expéditions françaises, a été féroce : villages saccagés, ennemis exécutés, vivres confisquées…

Les écrits des officiers qui avaient alors affaire à eux l’étaient tout autant. Dans son ouvrage consacré à la guerre de la France au Mali, l’essayiste Jean-Christophe Notin cite notamment le lieutenant Gatelet, auteur d’un récit sur la conquête en 1901 de ce qui était alors appelé le Soudan français. Gatelet parle des Touaregs - qu’il englobe dans un seul et même panier - comme des gens « sobres, durs aux fatigues et aux privations », capables d’une « bravoure étonnante » et méprisant la mort, mais aussi comme des individus dotés de « bien des vices », « vaniteux », « pillards », « très ombrageux » [2].

La « malédiction » des Touaregs

Même leur résistance, qui deviendra légendaire avec le temps, est remise en cause par des officiers qui ont participé à la « pacification ». Dans un ouvrage consacré à la « soumission des Touaregs de l’Ahaggar », Jean-Pierre Duhard en cite quelques-uns. Le capitaine Cauvet notamment : « Les Touaregs, traités comme ils devraient l’être, c’est-à-dire en ennemis, nous étaient, malgré leur bravoure, tout à fait inférieurs de par leur armement primitif ; il fallait donc se hâter d’en finir avec eux et s’ouvrir de force le passage ». Pour lui, « les Touareg Hoggar ont une réputation guerrière bien au-dessus de leur valeur réelle » [3].

Dans L’Empire des sables, une étude consacrée à la conquête du Sahara par la France, l’historien Emmanuel Garnier rappelle ainsi que « l’amitié franco-touarègue » vantée durant (et longtemps après) la colonisation n’a pas toujours été aussi idyllique [4].

Ce n’est qu’une fois conquis, au début du XXe siècle, que l’« ennemi » touareg devient un allié des militaires – et encore : un allié que l’on garde à l’œil. Depuis lors, une « fascination réciproque », terme employé par le général Olivier Tramond, ancien commandant du centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de Terre [5], lierait les anciens adversaires – la réciprocité, en l’occurrence, reste à démontrer, car cette fascination semble être bien plus forte en France qu’au Sahel.

L’image du Touareg devient alors chevaleresque, et donc respectable aux yeux des militaires. Dans un milieu conservateur où les partisans de la monarchie sont encore nombreux au début du XXe siècle, on se plaît à évoquer la « société aristocratique et guerrière » des Touaregs – quand bien même ces sociétés, loin d’être uniformes, sont composées de différentes strates sociales très inégales et sont extrêmement fragmentées.

« C’est la malédiction des Touaregs dans leur relation avec la France, explique Yvan Guichaoua enseignant-chercheur à la Brussels School of International Studies et spécialiste de la zone (Yvan Guichaoua est membre du comité de rédaction d’Afrique XXI). Les militaires français croient les connaître alors qu’en fait, ils ne les connaissent pas du tout. Ils ignorent pour la plupart la complexité des sociétés touarègues. Cela se traduit par des alliances qui aboutissent à des désastres dans les relations intra et inter-communautaires. »

On loue également leur mode de vie nomade et leur courage au combat. « Leur fierté, leur soif séculaire d’indépendance, leur solitude face au désert renvoyant à celle de l’homme face à Dieu, leur ont attiré la sympathie de tout un courant de pensée », rapporte Jean-Christophe Notin, qui baigne dans le milieu des renseignements et de l’armée depuis des années.
Ces clichés n’alimentent pas seulement l’imaginaire des militaires : la conquête du Sahara étant particulièrement médiatisée au début du XXe siècle, nombre de lecteurs des journaux parisiens se font une image fantasmée des immenses étendues désertiques et de leurs vaillants habitants vêtus tout de bleu...

Convaincre les Touaregs d’abandonner Khadafi

Cinquante ans après les indépendances, cette « mythification » est toujours d’actualité. Jean-Christophe Notin rappelle qu’en 2013, lorsque la France envoie ses hommes se battre au nord du Mali, « les Touaregs ne laissent personne indifférent » à Paris. Ils inspirent « sympathie » ou « rejet », écrit-il, « résultat de cinquante ans d’idées préconçues qui ont fini par dénaturer la cause originelle du malaise de ce peuple ».

La « sympathie », en l’occurrence, se trouve plutôt du côté des militaires et des « espions », affirme un diplomate à la retraite qui a été en poste au Sahel (il a requis l’anonymat). « J’étais toujours assez effaré, lors de mes discussions avec les militaires, par leur vision fantasmée des Touaregs », affirme-t-il aujourd’hui.

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Photo : Près de Tombouctou au Mali. Janvier 1997.
Jeanne Menjoulet / flickr.com


Voir en ligne : https://afriquexxi.info/article4912.html


[1Ces citations sont tirées de plusieurs entretiens menés par l’auteur avec des militaires durant ces huit dernières années.[[Ces citations sont tirées de plusieurs entretiens menés par l’auteur avec des militaires durant ces huit dernières années.

[2Lieutenant Gatelet, Histoire de la conquête du Soudan français (1878-1899), Berger-Levrault, 1901, cité par Jean-Christophe Notin, La guerre de la France au Mali, Tallandier, 2014.

[3Jean-Pierre Duhard, La soumission des Touaregs de l’Ahaggar (1830-1922), L’Harmattan, 2013.

[4Emmanuel Garnier, L’Empire des sables, Perrin, 2018. Garnier rappelle qu’à l’époque, Kaocen, un célèbre chef touareg qui dirigea un soulèvement contre la France en 1916, était suspecté à Paris d’être soutenu par des conseillers militaires allemands. La thèse du « complot extérieur » est une récurrence dans l’histoire coloniale et post-coloniale de la France.

[5Mériadec Raffray, La révolte des hommes bleus, 1857-2012, Economica 2013.

   

Messages

  • 1. Le mythe (écorné) de l’« homme bleu »
    22 janvier, 16:06 - par RICHARD PALAO


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