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Équateur : Le félon, le socialiste, le banquier et...

mardi 30 mars 2021 par Maurice Lemoine

Le 7 février 2021, un peu plus de 13 millions d’Équatoriens se sont rendus aux urnes pour choisir entre 16 candidats à la présidence de la République et élire 137 parlementaires et 5 députés andins. D’emblée, et sans contestation possible, l’économiste socialiste Andrés Arauz (Union pour l’espérance ; UNES), soutenu par l’ex-président et figure de la gauche latino-américaine Rafael Correa, a été déclaré vainqueur du premier tour avec 32,72 % des voix.

Annoncé prématurément de quatre manières différentes – un sondage « sortie des urnes », un comptage rapide, une conférence de presse, puis une annonce de résultats encore partiels –, sous l’égide du Conseil national électoral (CNE), le nom du candidat admis au second tour du 11 avril prochain a évolué au fil du temps, provoquant polémiques et confusion.

Du fait d’un ballotage particulièrement serré, le banquier et ex-ministre néolibéral Guillermo Lasso (Créer des opportunités-Parti social chrétien ; CREO-PSC) a d’abord devancé le « candidat indigène écologiste de gauche » Yaku Pérez (Pachakutik ; PK), avant que celui-ci ne reprenne l’avantage, puis ne repasse en troisième position et se trouve ainsi éliminé. Quand, deux semaines plus tard, tomberont les résultats officiels (contestés par Pérez, mais définitivement confirmés quatre semaines plus tard), ils annonceront :

Andrés Arauz (UNES) : 32,72% (3 033 753 voix)
Guillermo Lasso (CREO-PSC) : 19,74% (1 830 045 voix)
Yaku Pérez (PK) : 19,39 % (1 797 445 voix)
Xavier Hervas (Gauche démocratique ; ID) : 15,98 %

Si l’on devait en rester là, on pourrait se livrer à une première analyse. Particulièrement significative est la victoire d’Andrés Arauz, tant une guerre sale a tenté d’éradiquer le « correisme » (courant lié à l’ex-président Correa) depuis l’arrivée au pouvoir en 2017 de Lenín Moreno. Vice-président de Correa de fin 2006 à 2013, censément élu pour poursuivre la « révolution citoyenne » de son prédécesseur, Moreno l’a trahi, ainsi que les électeurs du parti Alianza País (AP) [1], en reniant tous ses engagements, en co-gouvernant avec la droite et en persécutant ses anciens « amis ».

Il a déjà un pied dans les poubelles de l’Équateur – en témoigne le résultat de Ximena Peña, qui représentait (plus ou moins) son courant lors du scrutin présidentiel (1,54 % des voix), et le fait que les décombres d’Alianza País (parti fondé par Correa et dominant pendant sa présidence) n’a pu faire élire aucun député. Tandis que Moreno se dispute le titre de « politicard le plus méprisable » (et le plus méprisé) d’Amérique latine avec un autre transfuge de la gauche, le secrétaire général de l’Organisations des Etats américains (OEA) Luis Almagro, le « correisme », avec son noyau dur, contre vents et marées, demeure la principale force politique et électorale du pays [2].

À un deuxième échelon, mais eux aussi au rang des gagnants, figurent Xavier Hervas et sa Gauche démocratique (GD) ainsi que, et surtout, Yaku Pérez et Pachakutik. Vieux parti social-démocrate (aujourd’hui centriste et furieusement anti-correiste), GD avait quasiment disparu de la circulation. Sa meilleure prestation remontait à 1988 quand il amena Rodrigo Borja au pouvoir. Sa renaissance remarquée doit beaucoup à son nouveau leader, Xavier Hervas, ingénieur, dirigeant d’entreprise, récemment entré en politique et particulièrement dynamique sur les réseaux sociaux.

Bras politique de la Confédération des nationalités indigènes d’Équateur (Conaie), Pachakutik avait certes et déjà obtenu 20 % des suffrages en soutenant, en 1996, le journaliste Freddy Ehlers à la présidentielle (finalement gagnée par Abdalá Bucaram), mais c’était en coalition avec d’autres organisations sociales, partis traditionnels de gauche et syndicats. C’est cette fois en solo qu’il affiche un score jamais atteint auparavant.

Outre Lenín Moreno, le scrutin fait deux grands vaincus : le néolibéralisme, représenté par Lasso, et… les instituts de sondage. En ne voyant surgir ni Hervas ni Yaku Pérez, très largement sous-estimés dans leurs enquêtes d’opinion, les instituts se sont une fois de plus ridiculisés. De leur côté, et bien qu’arrivant en seconde position, Lasso et sa coalition de droite CREO-Parti social chrétien font leur plus mauvais score des trente dernières années. Leur connivence avec la politique économique de Moreno (qui était en réalité la leur) et ses conséquences sociales – aggravées par la désastreuse gestion de la pandémie (plus de 15 000 morts pour une population de 17,4 millions d’habitants) – expliquent ce verdict. En tant qu’option, le néolibéralisme est très clairement rejeté par les Équatorien.

A eux trois, l’UNES, PK et GD, considérés comme de gauche ou de centre-gauche, représentent 68 % des suffrages exprimés. Sur le papier, on pourrait donc imaginer une alliance interdisant tout retour au pouvoir du parti de la « longue nuit néolibérale ». Sauf qu’il y a « gauche » et « gauche ». Sauf que, avec ses convergences, mais aussi ses incompatibilités, ses jeux d’influence, ses rivalités voire ses haines, l’affaire n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Car ce scrutin s’est déroulé dans une configuration très particulière. Un seul mot d’ordre a animé la campagne qui l’a précédé : « N’importe qui, n’importe comment, mais tout sauf Arauz » (et, sous-entendu, son « mentor » Correa).

Candidat de Pachakutik, Yaku Pérez s’est fait connaitre en tant que « défenseur du droit à l’eau, opposé à l’exploitation minière ». En ces temps de désordre climatique, un tel positionnement provoque légitimement intérêt et sympathie. A ce titre, Pérez s’est radicalement opposé à la politique « développementiste » de Correa. De cette confrontation, qui lui a valu quatre brèves incarcérations [3], Pérez a gardé une féroce détestation de l’ex-chef de l’État et de son courant politique.

En 2017, alors que nul n’imaginait la trahison ultérieure de Lenín Moreno à l’égard de son prédécesseur, Pérez appellera à voter pour Lasso, déjà candidat, en déclarant : « Plutôt un banquier qu’un dictateur ! »

Quatre années plus tard, sa frustration devant la différence infime qui lui barre l’accès au second tour – 32 000 voix, 0,35 % des suffrages – est parfaitement compréhensible. Pour autant, l’autorise-t-elle, comme il l’a fait dès l’annonce des résultats, à dénoncer une fraude massive organisée par un supposé « pacte oligarchique » passé entre Lasso, son allié du PSC Jaime Nebot et… leur ennemi de toujours Correa ? A inventer une « main invisible qui, depuis la Belgique [où réside actuellement Correa] », interviendrait pour truquer le scrutin « car Yaku au second tour ne leur convient pas » ?

De là à appeler la « population indigène » à prendre la rue pour « défendre la démocratie », il n’y a eu qu’un pas. Une attitude pour le moins troublante. Si, ces dernières années, le « grand air de la fraude » a été régulièrement et illégitimement employé pour contester le résultat d’une élection, c’est par la droite réactionnaire voire putschiste, au Venezuela, au Nicaragua, plus récemment en Bolivie (et même aux Etats-Unis !) [4].

Mus par la certitude qu’ils incarnent l’avant-garde éclairée de la démocratie, des défenseurs de la « diversité » et des protecteurs de l’environnement, d’aucuns ont pris partie pour un Pérez d’emblée « victimisé ».
En témoigne l’appel de soutien publié sur Mediapart par quelques personnalités qui, bien souvent, après avoir porté l’aymara Evo Morales aux nues (quand il était à la mode), puis s’en être détournés (quand il était au sol), viennent de se trouver un nouveau « bon Indien à poncho » – à l’instar (pour la France) de Laurence Rossignol (Parti socialiste ; PS), David Cormand et Alain Lipietz (Europe Ecologie Les verts ; EELV), Sergio Coronado (EELV ou La France Insoumise, selon ses intérêts du moment), Pierre Salama (économiste) [5]

Moins enclins à surfer sur l’air du temps, d’autres se montrent plus circonspects sur le positionnement réel de l’« Indigène écolo de gauche ». Quinquagénaire, avocat, le métis Carlos Ranulfo Pérez Guartambel ne s’est rebaptisé « Yaku » (« eau de la montagne » en quechua) que le 9 août 2017. Tout romantisme mis à part, on appelle cela une opération de marketing politique. Tout comme le fait de mener sa campagne électorale en vélo (comme Anne Hidalgo !). Des pratiques purement symboliques qui, à l’occasion, laissent deviner leurs limites.

Quand, au cours de sa campagne, Arauz a annoncé que, en cas d’arrivée au pouvoir, il octroiera une allocation de 1 000 dollars à un million de familles en difficulté du fait de la crise et de la pandémie, l’ « éco-socialiste » s’est contenté d’une réaction fleurant bon le mépris de classe : « N’ayant jamais eu autant d’argent entre les mains, le plus probable est que certains vont tout dépenser en bières le jour même, et qu’il ne restera plus rien. »  [6]

Curieuse manière d’incarner une « autre gauche » et un supposé « renouveau ».
C’est donc dans un contexte plus global, et dans le temps long, qu’il convient, pour les comprendre, de replacer les événements qui amèneront au second tour du 11 avril prochain.

Lire la suite de l’article ici : https://medelu.org/Le-felon-le-socialiste-le-banquier-et


Voir en ligne : https://medelu.org/Le-felon-le-soci...


[1Alianza Patria Altiva i Soberana (Patrie altière et souveraine) : l’acronyme País joue sur le mot « pays ».

[2Si un score de 32,72 % au premier tour (inférieur à ceux obtenus en leur temps par Correa et même Moreno) n’a rien d’un raz-de-marée, on rappellera qu’en France, en 2007, le futur président Nicolas Sarkozy fit moins bien en n’obtenant que 31,18 % des suffrages ; qu’en 2012, François Hollande ne recueillit que 28,63 % ; qu’en avril 2017 Emmanuel Macron ne fut crédité que de 24,01 %.

[3En particulier en 2009 quand il s’est opposé à la loi minière, qui autorise la présence de grandes entreprises, et en 2010 à la loi sur l’eau, qui consacre une gestion centralisée, sous l’autorité de l’Etat.

   

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