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Grzegorz Walinski, historien, diplomate, journaliste, africaniste, communiste polonais, est décédé

dimanche 21 février 2021 par Traduction de Bruno Drweski (ANC)

Comme convenu voilà l’article en quatre parties inégales concernant l’africaniste polonais Walinski récemment décédé.
J’ai d’abord traduit le petit communiqué du Parti communiste de Pologne, puis j’ai fait un résumé des principaux moments de sa vie, puis j’ai traduit l’article qui lui était consacré par le journal où il travaillait pour finir par traduire les principaux fragments de son dernier article qui portait sur les élections en Centrafrique de décembre 2020.
Il est bon de savoir que l’Afrique intéresse encore à l’Est et que l’on peut y être dirigeant communiste.
Mourir de paludisme à 57 ans, c’est dur.

C’est avec un profond regret que nous vous informons que le camarade Grzegorz Walinski est décédé hier, le 13 février, à l’âge de 57 ans. Un homme très sage et un grand ami. Il était docteur en histoire, diplomate, journaliste et traducteur. Il s’est spécialisé dans l’histoire de l’Afrique. De 2002 à 2008, il a été ambassadeur au Nigeria et dans les pays africains voisins. Il a écrit un certain nombre de publications sur ce continent. Il a également abordé l’histoire du mouvement ouvrier, ainsi que les questions sociales contemporaines. Il était polyglotte. Il a été un militant actif du Parti communiste de Pologne pendant plusieurs années et, en 2019, il a été élu membre de son Comité exécutif national. Il a également été l’un des fondateurs et dirigeant de l’Association de « Histoire rouge ». Le camarade Grzegorz restera dans notre mémoire comme un homme de grande culture, sensible à l’injustice humaine, amical et toujours prêt à aider les autres.

Honneur à sa mémoire !
Le Comité exécutif national du Parti communiste de Pologne


Grzegorz Waliński était Historien et un Africaniste de formation, il a obtenu un doctorat en rédigeant une thèse sur l’histoire des Zoulous à l’université de Varsovie en 1997 suivie d’un doctorat en anthropologie et en études africaines à l’École supérieure des sciences sociales de Paris.

Il n’appartenait pas au genre de chercheur qui apprend à connaître ses sujets de derrière son bureau - il a mené des travaux de terrain en Afrique. « C’est un homme appartenant à la catégorie des enthousiastes et des experts en la matière. Quelqu’un qui s’identifie à l’Afrique, donnant l’espoir que la Pologne marquera sa présence en Afrique », avait déclaré le ministre des affaires étrangères polonais qui l’avait recommandé au poste d’ambassadeur en juin 2001. Il a été nommé ambassadeur de 2002 à 2008, accrédité au Nigeria, au Cameroun, en Guinée équatoriale, au Bénin et au Ghana.

Grzegorz Waliński était un anticapitaliste convaincu, un communiste de Pologne et un historien des mouvements révolutionnaires. Il ne manquait aucune célébration en l’honneur des révolutionnaires polonais et, contrairement à de nombreux historiens trop corrects et prudents, il n’hésitait pas à parler de l’importance de la révolution d’Octobre pour l’histoire de Pologne et du monde.

Il a été un traducteur et un journaliste qui a écrit sur la situation au Nigeria, sur les actions menées par les autorités africaines pour faire face à la pandémie de coronavirus et, récemment, il a publié une analyse de la situation politique après avoir été observateur lors des élections présidentielles en République centrafricaine.
Voilà d’abord l’article qui a été publié dans « Trybuna », le journal pour lequel il travaillait, qui est le successeur de « Trybuna Ludu » (La Tribune du peuple), qui fut l’organe du Parti ouvrier unifié polonais de 1948 à 1989 avant de raccourcir son nom et de suivre une ligne social-démocrate.
Suit son dernier article, écrit suite à son séjour en République centrafricaine lors des élections de décembre 2020.


Grzegorz Waliński est décédé

15.02.2021 PIOTR JASTRZĘBSKI

Samedi à 20h30, notre collègue et collaborateur de longue date Grzegorz Waliński est décédé. Il avait travaillé à la rédaction de "Trybuna" à des postes nombreux et variés, de chef du Département des affaires étrangères à Secrétaire de rédaction en passant par le Rédacteur en chef par intérim.

Nous étions amis, c’est donc à moi de vous annoncer cette triste nouvelle. Une nouvelle que je n’arrive toujours pas à accepter. Je pourrais écrire de façon officielle qu’il était un africaniste hors pair, ambassadeur au Nigeria, qu’il a étudié à Varsovie, à Paris et même à Londres, qu’il a travaillé pour l’UNESCO, à Bruxelles, pour la radio polonaise, à l’Académie polonaise des sciences, et qu’il a finalement abouti au quotidien « Trybuna ».
Mais vous pouvez trouver tout cela sur Wikipedia. Je vais donc vous écrire brièvement sur le Grzegorz que vous ne connaissiez pas.

Je vais vous décrire ce que vous ne trouverez pas sur internet ou dans aucune publication officielle. Vous ne lirez nulle part que dans sa jeunesse, lors d’une bagarre d’étudiants dans un pub londonien, il a cassé le nez de l’actuel Premier ministre de Grande-Bretagne, Boris Johnson.
Lorsque Johnson est devenu chef du gouvernement britannique, Gregorz lui a envoyé ses courtoises félicitations. Il n’avait pas prévu de réaction de sa part. Je me souviens de sa surprise lorsque le premier ministre britannique lui a répondu, en mentionnant l’incident.
Vous ne savez pas non plus que lorsqu’il a été rappelé de son poste d’ambassadeur en 2008, il est retourné en Afrique et a traversé le continent en voiture, seul.
Son voyage a duré trois mois.

Il y a eu une époque où j’ai habité avec lui quand une affaire ou un devoir m’ont appelé à Varsovie. Il m’a donné une des deux pièces du petit appartement qu’il louait en banlieue, à Nowy Dwór Mazowiecki. Chaque jour, à mon retour, et même si j’étais épuisé et que je rêvais d’aller « chez moi » pour me coucher le plus vite possible, nous avions une conversation de cuisine. Il parlait presque toujours de son plus grand amour, l’Afrique.

Il était à la fois en haut et en bas de l’échelle. Diplomate, historien, journaliste, africaniste - et parfois aussi il a du déposer son CV sur les marchés locaux. Il n’a jamais su utiliser les contacts qu’il avait acquis au fil des ans. Et il en avait partout. Partout dans le monde, dans les plus hauts cercles de la diplomatie mondiale.

Le 21 décembre, nous nous sommes envolés ensemble pour la République centrafricaine. Nous devions observer les élections dans ce pays encore déchiré par la guerre. Après trois semaines, lorsque notre mandat s’est terminé, nous avons dû revenir.
Avec de nombreuses aventures et après de nombreuses perturbations, que je décrirai dans ma chronique du vendredi dans la série "Exit book", nous avons atteint Varsovie. À la gare centrale, nous nous sommes dit « au revoir », et il est parti. Je suis resté attentif, en regardant le train.
Depuis lors, nous avons essayé de trouver le moyen pour retourner en Afrique. Mais personne n’imaginait que l’Afrique allait le réclamer plus tôt. La cause de son décès était le paludisme. On ne sait pas encore s’il s’est agi de complications dues à des séjours précédents ou d’une piqûre malheureuse lors de son dernier voyage.
L’Afrique t’a infecté Grzegorz avec le paludisme, mais toi tu m’a inoculé l’Afrique. Au revoir !

Piotr Jastrzębski et toute l’équipe de la rédaction de « Trybuna »


Avoir la France dans la tête, pour s’en débarasser - Réflexions sur les élections en République centrafricaine, et un peu plus

Grzegorz Waliński

Les élections en République centrafricaine, à peine remarquées en Pologne, ont néanmoins été un événement important, suivi de près par la communauté internationale et les médias internationaux. Elle était importante avant tout, du point de vue du pays lui-même, qui a été déchiré, avec une intensité variable, par des conflits internes, des guerres civiles, des bouleversements et des coups d’État presque depuis son indépendance il y a soixante ans.

Au cours de ces événements successifs, la république de la fin des années 1970 a même pu constituer un empire pendant quelques années, car seul un tel titre pouvait satisfaire la vanité du chef de l’État de l’époque. On se souvient qu’il y avait un empereur Bokassa I. Et c’est généralement tout ce que nous savons sur ce pays, si nous arrivons à le situer sur une carte.

La Centrafrique est un pays potentiellement riche, ne serait-ce que à cause de ses gisements de minéraux, tels que l’uranium, les diamants, l’or et le cobalt. Mais c’est aussi l’un des État les plus pauvres du monde, avec un revenu national par habitant estimé à environ 400 dollars dans ce pays de moins de cinq millions d’habitants.

La principale source de revenus est l’exportation de diamants, mais on estime que 30 à 50 % de leur production est commercialisée illégalement, car une grande partie de l’extraction et de la distribution est aux mains des rebelles.

Cette république abrite un certain nombre de groupes armés issus d’anciennes organisations - la coalition Seleka à majorité musulmane du nord, qui a renversé en 2013 le président François Bozizé qui avait dirigé le pays pendant la décennie précédente, et la formation chrétienne-animiste anti-Balaka, qui contrôle principalement des zones du sud-ouest, ce qui a contribué à l’éclatement de la Seleka.

On estime que l’administration gouvernementale contrôle pleinement et efficacement 20 à 25 % du territoire. Actuellement, il existe plus d’une douzaine de groupes armés différents. Ils concluent à l’occasion diverses coalitions et alliances ad hoc, mais celles-ci peuvent difficilement être considérées comme permanentes. Ils déclarent tous leur volonté de contrôler l’ensemble du pays, mais en pratique, le seul but de leur existence est le plus souvent de contrôler la production de minéraux précieux et leur exportation illégale.

La stabilité du pays n’est pas renforcée par le retour de l’ancien président Bozizé qui, bien qu’il ait été exclu des élections en raison des accusations portées contre lui par la Cour internationale de justice, souhaite toujours jouer un rôle dans la politique centrafricaine, en dirigeant un mouvement connu sous le nom de Kwa na Kwa. Les autorités centrafricaines pensent qu’il pourrait être tenté de préparer un coup d’État.

II

Les dernières années ont toutefois apporté une perspective de stabilité, mais qui reste incertaine. Le président démocratiquement élu, Faustin-Archange Touadéra - professeur de mathématiques de profession -, qui est arrivé au terme de son mandat de cinq ans, a réussi à maîtriser la situation autant que c’était possible.
C’est-à-dire, comme cela a été dit plus haut, dans une mesure très limitée. Il a été aidé par ses partenaires étrangers : l’ONU (avec plus de 14 000 militaires et civils, la MINUSCA - la mission militaire de l’ONU en République centrafricaine - est l’une des plus grandes opérations militaires des Nations unies), des partenaires régionaux (parmi lesquels le Ruanda, qui est aussi le plus grand contributeur de la MINUSCA) et en dehors de l’Afrique.

En 2016, peu après l’élection de Touadéra, ses troupes étaient présentes dans le pays depuis déjà trois ans dans le cadre de l’opération Sangaris, en complément des activités des forces de l’ONU, le président élu a été contraint de rechercher d’autres partenaires stratégiques capables de lui fournir une assistance militaire efficace. Il a trouvé cela en Russie, et la République centrafricaine est ainsi devenue le seul pays d’Afrique subsaharienne où l’on trouve une présence militaire russe importante.

La Russie maintient environ 170 conseillers militaires dans le pays, elle forme des soldats centrafricains, fournit des équipements et des armements. Pour que cela ai été rendu possible, il a fallu l’approbation spéciale du Conseil de sécurité des Nations unies, car le pays est sous embargo, et aussi l’approbation spéciale du « Processus de Kimberley » - une organisation visant à éliminer le commerce des « diamants du sang ».
Compte tenu des menaces qui pèsent sur la Russie juste avant les élections, l’aide russe a encore été augmentée en décembre 2020.

L’opposition - à ne pas confondre avec les rebelles - a exigé jusqu’au dernier moment le report des élections, expliquant que dans la situation actuelle, la tenue des élections dans le délai constitutionnel était impossible.
Un de ses argument supplémentaire était que le retrait de la candidature du fils de l’ex-Président décédé, Jean-Serge Bokassa, rendrait nécessaire une nouvelle impression des bulletins de vote. Cependant, sa requête a été rejetée dans son intégralité par la Cour constitutionnelle un jour avant le scrutin.

La position du gouvernement était que les élections devaient avoir lieu le 27 décembre. Il a reçu à cet égard le soutien de la communauté internationale, notamment celle du G5, de ses principaux partenaires étrangers bilatéraux et organisationnels (plus de cinq en fait) - la France, la Russie, les États-Unis, les Nations unies, l’Union européenne, l’Union africaine, la Banque mondiale et la Communauté économique des États d’Afrique centrale.
Cette position a été fermement soutenue par les organes responsables de l’organisation des élections - la Commission électorale d’État et le Tribunal constitutionnel, qui a le dernier mot sur l’interprétation de la disposition découlant de la Loi fondamentale.

Cette démarche doit être considérée comme risquée mais correcte. Les explications des candidats de l’opposition selon lesquelles, en raison de la situation politique instable, ils n’ont pas pu se préparer correctement aux élections et que les élections ne seront pas fiables à cause de cela, sont compréhensibles de leur point de vue.

Toutefois, il faut reconnaître que la situation dans le pays ne se stabilisera pas dans un délai prévisible et si, en outre, le gouvernement ne dispose pas d’un mandat fort légitimant ses actions (ce qui serait le cas si les élections avaient été reportées, ou si un gouvernement contractuel basé sur le consensus des politiciens plutôt que sur la volonté des citoyens exprimée par le vote devait être formé à la place des autorités élues à l’issue des élections), le retour de la stabilité serait encore plus problématique. En outre, imaginez la réaction de l’opposition si les élections étaient reportées : elle supposerait inévitablement que le président Touadéra a l’intention de gouverner pour toujours sous prétexte que les élections ne peuvent pas avoir lieu.

Depuis le début de la campagne, le président Touadéra a été le grand favori dans les sondages, battant chacun de ses 16 (et finalement 15) rivaux. Il faut ajouter que, avec tout le respect dû aux anciens présidents, premiers ministres et autres hommes d’État centrafricains respectables, il n’y avait parmi eux aucune figure charismatique capable de convaincre les électeurs que l’un d’entre eux gouvernerait mieux.

Il est vrai qu’Anicet Georges Dologuélé a eu quelques chances, car il était soutenu par l’ex-président Bozizé, qui avait été écarté de la course et dont on ne connaissait pas la force du soutien, même si ce soutien s’est avéré encore assez fragile, Bozizé ayant finalement appelé ses partisans à boycotter les élections. Il s’agissait donc d’une situation diamétralement opposée à celle de l’Ouganda par exemple, où le peuple est manifestement fatigué de la longue domination du président Yoweri Museveni et où la forte opposition est dirigée par un dirigeant populaire qui promet le changement.

Déjà au stade pré-électoral, il était clair que les électeurs n’étaient pas intéressés par un changement de gouvernement, mais que le gouvernement devait garantir la paix et la stabilité. Si le mot « changement » a été utilisé, c’est uniquement dans le contexte de la transformation de la guerre en paix, de la transformation de l’incertitude de demain en stabilité, de la pauvreté en amélioration de la situation matérielle.
En fait, les programmes et les promesses de tous les candidats étaient basés sur la promesse de rétablir la paix et la sécurité.
Par conséquent, la réélection du président Touadéry n’a pas été une surprise.

Les élections législatives de leur côté ont soulevé peu d’intérêts des médias et probablement aussi des Centrafricains eux-mêmes. Le système politique du pays étant celui d’une république présidentielle, l’élection du chef de l’État est cruciale, car c’est lui qui dirige réellement le pays.
Les candidats parlementaires ont également eu peu de possibilités de mener des campagnes efficaces, et les votes ont été remportés par des personnes simplement reconnaissables et respectées dans les communautés locales, de sorte qu’il s’agissait probablement - comme dans le cas des élections présidentielles - davantage d’un vote pour des personnes particulières plutôt que pour des partis politiques qui n’existent pas vraiment en tant que structures.

Le résultat est une chose, mais le principal succès du scrutin a été l’organisation des élections elle-même. Dans les commissions électorales que j’ai eue l’occasion d’observer, ainsi que dans ceux visités par mes collègues de la mission, les travaux se sont déroulés calmement et correctement.

En fait, cela constitue un modèle. Si nous avons observé des irrégularités, elles étaient insignifiantes, de nature secondaire et n’ont pas affecté le résultat du vote. Aucun signe de désordre. La police, l’armée, les forces de la MINUSCA et les alliés de la République centrafricaine étaient présents, assurant la sécurité du vote et n’interférant pas dans le processus électoral lui-même.

Les travaux des commissions ont été suivis en permanence par une large présence de délégués syndicaux et d’observateurs représentant les ONG nationales, de sorte qu’on peut considérer qu’ils se déroulent sous le contrôle permanent d’une société civile engagée dans le processus à une échelle enviable.

Les rapports des provinces, en particulier des zones tenues par les rebelles, indiquent que les élections se sont déroulées dans un climat d’incertitude, que les électeurs et les commissions électorales ont été intimidés et que, par conséquent, les commissions ont été retardées dans leur travail ou n’ont parfois même pas pu faire voter du tout.

Ce fut donc une grande victoire, surtout pour les populations d’Afrique centrale, qui ont malgré cela exprimé leur volonté, malgré la peur, l’intimidation et l’incertitude. La participation et la volonté de voter ont également confirmé que la décision de tenir le vote à temps, aussi risquée qu’elle ait pu paraître, était tout à fait juste, non seulement pour des raisons tactiques - elle a donné au président un mandat fort pour rester au pouvoir - mais surtout parce que c’était ce que le peuple de la République centrafricaine attendait et voulait : pouvoir s’exprimer en faveur de la démocratie et contre la violence.

III

En Afrique, la stratification sociale et l’aliénation sociale qui l’accompagne sont créées presque automatiquement. Un homme jouissant d’une certaine position sociale (et d’une certaine richesse) ne fait pas ses courses seul - il a des serviteurs pour cela. Il ne conduit pas de voiture - il a un chauffeur. Il n’entre pas en contact avec les gens ordinaires, car pourquoi le ferait-il ?

Contrairement à l’Europe, où l’aliénation des puissants est principalement protégée par les barrières de verre de l’argent, en Afrique, ce rôle est rempli encore plus efficacement par la norme sociale - on pourrait même dire étatique. Un homme de haut rang (ou même plus haut par rapport à l’homme du commun), qui voudrait se passer de domestiques, laver ses propres chemises, aller au marché ou - quelle horreur ! - nettoyer sa maison, ne serait pas perçu comme quelqu’un qui, quelles que soient les autres circonstances, ne veut pas prendre ses distances avec la société, mais comme un monstre, un égoïste et un avare qui ne veut pas laisser les autres gagner de l’argent.

Comme ce seigneur raillé dans un récit qui a été tué par l’électricité, et qui a donc été justement puni parce qu’il avait changé lui-même l’ampoule au lieu d’appeler un électricien.

L’indépendance de la République centrafricaine a été obtenue en 1960, la même année que d’autres colonies, raison pour laquelle cette année là a été appelé l’« Année de l’Afrique ». Cette indépendance n’a pas été conquise suite à une sanglante guerre de libération. Car la métropole avait un plan différent, qui allait plus loin que l’idée de défendre son pouvoir à tout prix adoptée par certains autres États en Afrique.

Si la quatrième République française, plutôt inepte, aurait préféré agir de cette façon, d’une manière de fait inefficace, celui qui lui a succédé, Charles de Gaulle, avait une vision plus large. Il a préféré choisir une formule pacifique, qui portera ses fruits plus tard.

Le fait qu’à la fin des années 1920 et au début des années 1930, la colonie appelée à l’époque Oubangui-Chari, ait été le théâtre d’une rébellion peut-être la plus importante - bien que peu connue - contre le système de travail forcé imposé par les colonisateurs, appelée rébellion Congo-Wara, n’a rien à voir avec l’obtention ultérieure de l’indépendance.

Si quelqu’un, indépendamment de la décision prise à Paris par le Grand Général, pouvait avoir une certaine sympathie pour la colonie d’Oubangui-Chari, parce que pendant la Seconde Guerre mondiale elle s’était rangée dès le début du côté de la France libre, c’était bien les politiciens locaux, les juristes et les fonctionnaires organisés dans le Mouvement pour l’évolution sociale de l’Afrique centrale fondé par Barthélémy Boganda, et non les ouvriers des plantation exploités et les autres travailleurs forcés.

Les colonies françaises d’Afrique se sont également dotées d’une administration sur le modèle hérité des Français. Il n’y avait pas de place pour la domination indirecte, les dirigeants africains traditionnels, l’organisation sociale traditionnelle à un niveau supérieur à la famille et au groupe de parents. Au lieu de cela, il y avait des districts, des départements et des préfectures.

Les nouveaux dirigeants se sont mis à la place de leurs prédécesseurs presque sans difficulté. Ils ont repris leurs bureaux et leurs résidences, ils ont repris leur mode de vie, ils ont pu envoyer leurs enfants dans des écoles en France. Là, ces enfants ont appris à être, à se comporter et à penser comme les Français.

Et pas seulement eux, car bien que nous parlions avant tout de l’élite, cette question s’applique à un cercle social beaucoup plus large. Dans les écoles locales d’Afrique francophone, pendant la période coloniale de la Troisième République et encore pendant quelque temps après l’indépendance, on utilisait des manuels scolaires français où les élèves africains apprenaient à peine les lettres et tombaient sur une phrase commençant par « Nos ancêtres les Gaulois... ».

IV

La République centrafricaine est peut-être le point central de ce phénomène car c’est un pays assez fermé, peu exposé aux autres centres et aux autres cultures. La tutelle française n’a pas eu ici à concurrencer d’autres influences jusqu’à très récemment. Même parmi les diplomates, on disait que le poste français à Bangui était un peu comme un avant-poste de banlieue parisienne...

Les présidents successifs recevaient la bénédiction ou étaient déposés, sinon toujours avec la participation de Paris, du moins en accord avec elle, et ils étaient acceptés. Lorsqu’il a fallu intervenir, la France a envoyé des soldats et des Mirage (ils n’ont pas eu à aller très loin, car ils étaient stationnés au Tchad voisin).

À d’autres moments, la France, membre permanent du Conseil de sécurité, a exhorté l’ONU à envoyer une mission militaire, désormais plus volontiers désignée dans le méta-langage de l’organisation comme « multidimensionnelle ». En d’autres occasions, il recevait le président local, qui rentrait alors chez lui ébloui par la splendeur de la métropole, tandis que les fanfares de la Garde républicaine résonnaient encore à ses oreilles…

C’est ainsi que cela se passait jusqu’à récemment. Lorsqu’il y a quatre ans, le président français François Hollande a décidé de retirer les soldats français de la République centrafricain, il ne pensait probablement pas qu’un autre acteur serait intéressé par le vide ainsi créé.
Il allait être prouvé qu’il avait tort.

Quand est-ce que Faustin-Archange Touadéra a eu l’idée de se tourner vers la Russie dans une situation dramatique de menace à la stabilité et à la sécurité du pays - nous ne le saurons probablement jamais. Nous ne pouvons que deviner pourquoi le président Vladimir Poutine a donné son accord - et cela devait être lui, car il est difficile d’imaginer qu’une telle décision ai pu avoir été prise à un autre niveau que celui du Kremlin.

Il convient toutefois de noter qu’elle s’inscrit dans une forme de politique étrangère russe mise en œuvre de manière cohérente et enrichie par l’expérience de la guerre froide, quand elle a observé que la polarisation mondiale était un jeu où tout et n’importe quoi peut être fait par les deux camps qui plaçaient toutes les pièces au milieu de l’échiquier et où tout pouvait être perdu.

Sans compter avec le fait que le monde d’aujourd’hui évolue également de l’unipolarité vers un système multipolaire. Contrairement donc aux habitudes, la Russie, elle, préfère nettement choisir des directions où la concentration des efforts et le jeu habile sont capables de donner l’avantage pour finalement atteindre ses objectifs.
En jouant non pas avec une masse de pions, mais avec des pions et des cavaliers. Avec des manœuvres, pas avec une force de masse. L’implication de la Russie en Syrie pourrait être un exemple modèle de ce type de jeu.
L’Afrique centrale pourrait-elle aussi évoluer en ce sens et pourquoi ?
Peut-être.
En tout cas, la Russie a relevé le défi.

Si vous lisez attentivement les discours du président Touadéra, vous remarquerez à quel point il est ouvert à l’établissement de relations avec différents partenaires. Il ne s’agit nullement d’une vision visant à remplacer les relations étroites avec la France par une dépendance similaire à l’égard de la Russie, comme nous le disent les analystes occidentaux, toujours prêts à nous faire peur avec l’ours russe, et qui comptent sur la russophobie naïve qui nous est constamment inculquée.

Ce serait vraiment très naïf de considérer les choses sous cet angle. Parce qu’il est très naïf, et même si cela est courant dans la communauté internationale, de traiter les actions menées par les uns et par les autres selon des critères différents.

Penser que si la France envoie des soldats dans son ancienne colonie, c’est pour défendre les droits de l’homme, la paix ou au moins dans un esprit de responsabilité envers les descendants de ses anciens sujets, comme s’il s’agissait d’enfants laissés sans surveillance pendant un certain temps, dans une maison où ils jouent avec des allumettes et renversent des lampes, et que, lorsque l’aide militaire est fournie, par exemple, par la Russie, c’est une espèce de sinistre infiltration, presqu’une agression...

L’ouverture vers un spectre plus large de contacts et le courage de décider de sortir d’une sorte d’esprit de clocher où tout l’univers extra-africain se limitait aux seules relations du pays avec la France, constitue une preuve de l’indépendance intellectuelle du président Touadéry, et elle s’inscrit dans une tendance plus large. Parce qu’en général, les citoyens de la République centrafricaine sont fatigués de devoir regarder se jouer le même spectacle encore et encore.

Et ils ont tout à fait le droit de l’être - après tout, ils ont vu ce que soixante ans de domination française leur ont apporté : une série de coups d’État et des guerres civiles sans fin qui ont laissé la République centrafricaine au bord de l’effondrement.

J’ai eu l’occasion de parler avec beaucoup d’entre eux pendant mon séjour. Et leurs conversations ont véhiculé de l’amertume et la détermination que cette fois-ci, cela ne se terminerait pas comme d’habitude. Maintenant, ils soupçonnent que derrière le retour de l’ex-président Bozizé et ses actions déstabilisatrices se cache aussi Paris, qui voudrait revenir dans le jeu et arranger les choses à sa façon.

Leurs grands-pères et leurs pères ont essayé de s’appuyer sur la France et les choses étaient censées devoir être toujours meilleure à chaque fois, mais, en fait, c’était toujours la même chose qui se répétait constamment.
Ils abordent donc la présence des Russes chez eux avec sympathie et espoir. Ils espèrent surtout qu’avec le soutien de la Russie et avec un mandat démocratique renforcé, le président Touadéra parviendra à briser le cercle vicieux de l’impuissance et de la violence.

V

Le pays vit donc ces problèmes depuis le début mais il les abordent maintenant d’une manière nouvelle. Toutes les anciennes colonies sont passées par là, mais cela s’est ailleurs produit plus tôt, quand elles ont ainsi appris que l’indépendance formelle n’était pas tout.
Ou plutôt, que ce n’est que le début d’un processus. Qu’il y a encore beaucoup à faire. Et surtout, quand les Centrafricains doivent se redécouvrir et se définir non plus sur la base d’instruments conceptuels adoptés chez des étrangers.

Dépasser les limites de l’auto-compréhension telle qu’elles ont été fixées dans une langue apprise.

   

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